Peu de décennies se prêtent autant au mythe que les années 1990 britanniques. « Cool Britannia », les Young British Artists, la culture rave, Kate Moss ou Alexander McQueen se sont depuis longtemps figés en images familières. Ouverte le 8 octobre 2026 à la Tate Britain, The 90s: Art and Fashion s’assigne une tâche plus exigeante que la nostalgie : regarder cette décennie comme le moment où les frontières entre musée, magazine, club et podium se sont réellement effacées. La Tate la présente comme la première exposition consacrée conjointement à l’art, à la photographie et à la mode des années 1990.
Une décennie vue par un rédacteur de mode
Le choix décisif tient au commissaire. Plutôt que de confier le récit à ses seuls historiens de l’art, la Tate a invité Edward Enninful OBE, ancien rédacteur en chef du Vogue britannique, à le conduire, aux côtés de l’équipe d’art britannique contemporain de la Tate Britain (Jessica Vaughan, Helen Little, Dominique Heyse-Moore et Celeste McEvoy) et du directeur de l’institution, Alex Farquharson. Selon la Tate, l’exposition puise directement dans l’expérience vécue d’Enninful durant cette décennie. Elle rassemble plus de 100 photographies, peintures, sculptures et vêtements de près de 70 artistes, photographes et créateurs, où l’image de mode n’illustre plus une époque : elle fait œuvre.
Le déplacement n’est pas anodin pour une collection nationale d’art britannique. Les photographes Corinne Day, Nigel Shafran et Juergen Teller, dont les images pour i-D et Dazed and Confused ont fixé l’esthétique brute de l’« anti-mode » grunge, dialoguent ici avec Tracey Emin, Sarah Lucas, Jenny Saville et Gillian Wearing. Leur dénominateur commun, selon l’exposition : un goût de l’imperfection, du réel et du « fait maison », né au sortir de la morosité économique des années 1980.
De la piste de danse à la cuve de formol
Le parcours oscille entre deux pôles. D’un côté, la rue et le club : le film de Mark Leckey Fiorucci Made Me Hardcore (1999), l’acid house photographiée par Dave Swindells, Peter J Walsh et Tony Davis, les scènes jungle, hip-hop et drum and bass suivies par Normski, Eddie Otchere et Ewen Spencer, les soirées queer saisies par Poulomi Desai, Stuart Linden Rhodes et Jon Shard. De l’autre, le versant froid et conceptuel de la décennie : l’attrait gothique pour la décomposition chez Helen Chadwick, Jake et Dinos Chapman ou Cathy de Monchaux ; la réponse de Hamad Butt à la crise du sida ; les formes épurées de Rachel Whiteread, Gary Hume et Cerith Wyn Evans ; enfin les sculptures au formol de Damien Hirst, que la Tate qualifie d’« antithèse du grunge low-fi ».
Entre les deux se tiennent les créateurs qui ont le plus spectaculairement brouillé la frontière entre art et mode : les défilés théâtraux, parfois cauchemardesques, d’Alexander McQueen et les vêtements de Hussein Chalayan inspirés d’objets du quotidien, aux côtés des images plus dépouillées de Nick Knight, David Sims et Craig McDean, et de Concorde Grid (1997) de Wolfgang Tillmans, entre optimisme et inquiétude à l’approche du millénaire.
L’envers de Cool Britannia
Le geste le plus important de l’exposition est de compliquer la version « marque nationale » de la décennie. Elle fait place aux artistes qui ont désigné les exclus du récit de Cool Britannia : Bear (1993), premier film majeur de Steve McQueen ; No Woman, No Cry (1998), la peinture de Chris Ofili récompensée par le Turner Prize, hommage à Doreen et Stephen Lawrence ; la vidéo de Keith Piper sur le sport et l’identité nationale. La mode noire britannique est mise en avant avec les costumes d’Ozwald Boateng, des images de défilés de Joe Casely-Hayford, les photographies de Koto Bolofo et la collaboration de Jason Evans et Simon Foxton autour du style de rue. La dernière salle revient à Yinka Shonibare, Maud Sulter, Vivienne Westwood et John Galliano, qui ont puisé dans l’histoire pour interroger la classe, la représentation et la mythologie nationale.
La lecture de Honargardi : une réévaluation, sous réserve
La force du projet tient à sa prémisse : une photographie de mode de Corinne Day et une sculpture de Rachel Whiteread appartiennent au même écosystème culturel. Son risque aussi. L’exposition est soutenue par la maison McQueen, son partenaire médias est Dazed, et son commissaire compte parmi les rédacteurs les plus influents de la mode. Rien de cela n’invalide le propos, mais le visiteur regarde la décennie en partie à travers les institutions qui en ont fabriqué l’image. Réévaluation véritable des années 1990, comme le souhaite la Tate, ou célébration soignée d’un style dont l’industrie de la mode tire encore profit ? C’est la question à garder en tête de salle en salle. Le choix de placer au centre des artistes écartés du récit officiel montre que les commissaires ne l’ignorent pas.
Informations pratiques
The 90s: Art and Fashion, Tate Britain, Millbank, Londres SW1P 4RG. Du 8 octobre 2026 au 14 février 2027, tous les jours de 10 h à 18 h. Billet 22 £ (tarif réduit 20 £ ; 5 £ pour les 16-25 ans membres de Tate Collective ; gratuit pour les membres de la Tate). La Tate signale un langage cru, des références à la drogue, une représentation graphique d’une mort violente et une salle avec lumières clignotantes.
Sources
Cet article a été préparé avec l’aide de l’intelligence artificielle et revu par la rédaction de Honargardi.

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