Le 26 octobre 2026, la salle IV de l’UNESCO, à Paris, a accueilli Artists at Risk: Voices That Cannot Be Silenced (« Artistes en danger : des voix qu’on ne peut réduire au silence »), une rencontre de 90 minutes organisée par la Représentation permanente de l’Irlande auprès de l’OCDE et de l’UNESCO et par l’ambassade d’Irlande. Trois artistes vivant en exil — Kubra Khademi (Afghanistan), Mohammed Al Qudwa (Palestine) et Mayada Adil (Soudan) — se sont entretenus avec la journaliste et animatrice irlandaise Dearbhail McDonald de la censure, du déplacement et de ce dont les artistes ont besoin une fois en sécurité.

Ouverture : investir dans les artistes
Le représentant permanent de l’Irlande auprès de l’UNESCO, l’ambassadeur David Brück, a ouvert la séance en expliquant que l’Irlande voit dans le soutien aux artistes un investissement dans la démocratie, la diversité et la cohésion sociale, et il a cité le dispositif irlandais de revenu de base pour les arts (Basic Income for the Arts). Ailleurs, a-t-il rappelé, des artistes subissent la censure, l’intimidation, le déplacement et la persécution ; lorsqu’on les réduit au silence, ce n’est pas seulement la création qui est visée, mais la liberté d’expression, le débat critique et la diversité des voix dont dépendent les sociétés ouvertes.
Rosario Soraide, qui coordonne le Programme UNESCO-Aschberg pour les artistes et les professionnels de la culture, a rappelé la Recommandation de 1980 relative à la condition de l’artiste et la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Selon cette intervention, le programme, financé par la Norvège depuis 2017, a soutenu des initiatives dans plus de cinquante pays, notamment des projets récents pour des artistes en Afghanistan, au Liban, en Palestine, au Soudan, en Ukraine et au Yémen, dont un pôle de création à Port-Soudan pour les artistes déplacés. « Les artistes ne devraient jamais avoir à choisir entre leur sécurité et le droit de créer », a affirmé Rosario Soraide.

Modératrice de la séance, Dearbhail McDonald a signalé que le rapport State of Artistic Freedom de Freemuse, publié cette année, désigne les conflits armés et le recul démocratique comme les deux crises jumelles qui frappent les artistes, avec Gaza, le Soudan, l’Ukraine, le Myanmar, le Liban et l’Iran parmi les territoires touchés. Elle a aussi présenté les mesures irlandaises en faveur des artistes : une exonération fiscale sur les revenus des artistes depuis 1969, l’académie Aosdána, soutenue par l’État, depuis 1981, et le revenu de base pour les arts, qui verse 325 euros par semaine pendant trois ans à 2 000 artistes.
Trois œuvres, trois formes de risque
Kubra Khademi, présentée sur la diapositive du panel comme artiste pluridisciplinaire hazara d’Afghanistan, était invitée à relier deux œuvres réalisées à plusieurs années d’intervalle : Armor, sa performance de 2015 dans les rues de Kaboul, et une œuvre plus récente montrée à Paris. Selon les récits publiés, les menaces qui ont suivi Armor l’ont contrainte à quitter l’Afghanistan. Elle a évoqué la colère que son travail avait suscitée, dit avoir accepté d’être secourue, et affirmé qu’une œuvre reste un message compréhensible au-delà de toute frontière. Interrogée sur le risque, elle a répondu qu’elle n’y pense pas lorsqu’elle travaille : « c’est ainsi que fonctionne l’art », a-t-elle dit, selon l’enregistrement.
À propos du présent, Kubra Khademi a affirmé que l’Afghanistan est le seul pays où les femmes sont privées d’école et d’université, et que le silence du monde fait partie de la tragédie. Elle a raconté avoir écrit à de grandes figures féminines du pouvoir des lettres restées sans réponse, avant d’en faire un tableau.

Mayada Adil, médecin soudanaise devenue créatrice de mode et installée à Paris, a projeté un court film réalisé avec Google Arts & Culture sur le blanc, base de ses collections. Elle y voit une couleur de la résilience et de la paix des Soudanais, portée par les femmes qui ont mené la révolution de 2019, et dit l’avoir choisie pour montrer le peuple soudanais autrement que par la guerre qui domine l’actualité depuis avril 2023. Elle a rattaché l’une de ses collections, présentée à Paris à la réception africaine de l’UNESCO en 2018, à des femmes rencontrées dans un camp de réfugiés alors qu’elle exerçait comme médecin, et a déclaré que la mode « l’a menée jusqu’au palais de l’Élysée ».

Mohammed Al Qudwa, dramaturge et homme de théâtre palestinien, a présenté un extrait d’une création en cours, Root (« Racine »), fondée sur la façon dont les mots arabes remontent à des racines de trois lettres — son prénom, Mohammed, et Ahmed en partagent une — et sur ce qui arrive aux mots lorsqu’ils passent dans d’autres langues. Il a contesté l’expression « artistes en danger » elle-même, la comparant à des formules comme « Moyen-Orient », qui subsistent comme vocabulaire politique. Il a aussi parlé de Marakeb, une plateforme créée avec des artistes de Gaza pour que leur travail soit connu, et dit avoir emporté avec lui de la responsabilité plutôt que de l’espoir. Ses opinions sur la situation politique en Palestine lui appartiennent et sont rapportées ici telles qu’il les a exprimées.
Ce dont les artistes ont besoin
Invitée à dire quelle aide concrète l’assistance pouvait apporter, Kubra Khademi a appelé à une connexion mondiale entre artistes et institutions. Mohammed Al Qudwa a répondu : « Nous avons besoin de temps » — un temps qui suppose des matériaux abordables et la possibilité de créer sans devoir tout sauvegarder dans l’instant. Mayada Adil a cité le soutien psychologique, l’accès aux marchés, une aide pour les visas temporaires, la reconnaissance de l’art comme profession et non comme loisir, ainsi que des politiques inclusives ; l’essentiel, selon elle, est le sentiment d’appartenance.
Questions de la salle
Lors des questions, une membre de la délégation de l’État de Palestine, elle-même artiste originaire de Gaza, a demandé aux intervenants s’ils vivaient avec la culpabilité du survivant. Kubra Khademi a dit se sentir à la fois chanceuse et coupable d’être en vie ; Mohammed Al Qudwa, que l’art est sa thérapie ; Mayada Adil, que le deuil demande du temps et qu’il faut lui accorder tout celui dont il a besoin. Un participant iranien a déclaré que, pour les Iraniens, le temps signifie être en vie ou non, et que laisser les artistes se faire entendre est ce que l’assemblée peut faire de plus précieux. Une auteure irlandaise et une autre artiste ont également pris la parole, cette dernière pour dire combien il est difficile pour les artistes, les femmes surtout, de demander des financements. Dearbhail McDonald a ajouté qu’une étude pilote menée avant le revenu de base pour les arts avait comparé bénéficiaires et non-bénéficiaires et relevé une différence de bien-être et de capacité de création.
En clôture, l’ambassadeur Brück a retenu trois choses : le courage des artistes, la responsabilité de parler au nom d’une communauté et un optimisme teinté de curiosité. « L’espoir est une action », a-t-il dit.
Informations pratiques
Date et heure : 26 octobre 2026, 11 h 00–12 h 30
Lieu : UNESCO, salle IV, Paris
Organisateurs : Représentation permanente de l’Irlande auprès de l’OCDE et de l’UNESCO ; ambassade d’Irlande
Intervenants : l’ambassadeur David Brück ; Rosario Soraide ; Kubra Khademi ; Mohammed Al Qudwa ; Mayada Adil ; modératrice : Dearbhail McDonald
Texte et photographies : Kasra Aliha et Behnood Massoumi. Les citations proviennent de l’enregistrement de la séance et du programme officiel ; les propos engagent leurs auteurs.