Étiquette : Paris

  • « Le désir d’avant-garde » : Sina Abedi présente à Paris son livre sur la modernisation architecturale de l’Iran

    « Le désir d’avant-garde » : Sina Abedi présente à Paris son livre sur la modernisation architecturale de l’Iran

    Le jeudi 29 octobre 2026, la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), à Paris, accueillait le lancement du livre Le désir d’avant-garde de Sina Abedi, publié aux Éditions La Commune. L’ouvrage étudie deux décennies de modernisation architecturale en Iran, de 1960 à 1979. L’auteur a présenté ses recherches, s’est entretenu avec Richard Scoffier, architecte, enseignant et critique, puis a répondu aux questions du public.

    Public dans une salle lumineuse de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme à Paris, avec Sina Abedi et Richard Scoffier au fond
    Le public à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 29 octobre 2026. Photo : Kasra Aliha

    Le livre

    À la fin des années 1960, l’Iran, fort de la manne pétrolière, se rêve en centre régional de l’art et de l’architecture. Selon l’éditeur, l’État convoque les plus grands architectes occidentaux, multiplie revues, congrès et concours internationaux, et, sous le patronage de l’impératrice Farah Pahlavi, fait de l’architecture un instrument de prestige et de légitimation politique. De Téhéran à Ispahan, une génération d’architectes iraniens collabore avec des maîtres venus des États-Unis et d’Europe, aussi bien dans des programmes de logement de masse que dans la restauration de monuments historiques.

    La contradiction qui donne son titre au livre est ce qu’Abedi appelle le « désir d’avant-garde » : une soif ardente de progrès, nourrie par un essor déséquilibré et par des idées occidentales importées déjà vieillissantes, qui a empêché l’émergence d’une avant-garde véritable et autochtone. Ispahan devient l’emblème de cette situation, entre le soin porté à ses jardins persans et l’arrivée de gigantesques complexes industriels. L’ouvrage compte 342 pages, est relié, s’appuie sur des sources inédites et de nombreuses illustrations, et court jusqu’à la révolution de 1979.

    Trois exemplaires reliés noirs du livre de Sina Abedi, Le désir d’avant-garde, aux éditions La Commune, dont un montrant le dos et un posé à plat
    Le désir d’avant-garde de Sina Abedi, Éditions La Commune. Image : Éditions La Commune

    L’espoir et la troisième voie

    Ce compte rendu commence par les questions et réponses entre le public et l’auteur. Scoffier a demandé si, à la lecture du livre, on pouvait trouver une trace d’espoir : cette période peut-elle aider à repenser l’avenir ? Abedi a répondu que, malgré les apparences, les choses n’ont pas cessé de bouger. L’Iran compte aujourd’hui des centaines de jeunes architectes, pas forcément connus ni toujours en mesure de construire ce qu’ils veulent, ainsi que des écoles d’architecture, des universités et des chercheurs. Il perçoit un désir d’architecture contemporaine nouvelle qui émergera dès que les conditions le permettront, et il a laissé à l’histoire le soin de dire comment elle se développera.

    Il a ensuite évoqué le golfe Persique. L’Arabie saoudite, les Émirats et le Qatar, aux contextes culturels très différents, investissent eux aussi dans l’architecture et veulent être avant-gardistes ; à ses yeux, ils auraient intérêt à regarder cette période de plus près. Sans prétendre juger leurs méthodes, il a dit voir de loin de la hâte et un goût pour les façades et les belles photographies.

    Sina Abedi, barbu et portant des lunettes rondes, assis, un micro à la main
    Sina Abedi à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme. Photo : Kasra Aliha

    Scoffier avait demandé si l’attention des médias et la lourde main de l’État n’avaient pas gêné un désir de changement profond. Abedi a répondu qu’il y avait bien, à l’époque, la volonté de faire venir de grands noms pour montrer que l’Iran était moderne, mais que les architectes iraniens n’étaient pas passifs. Selon lui, deux grands courants existaient : les traditionalistes, qui voulaient rester dans le cadre de la tradition, et ceux qui voulaient faire table rase. Un troisième groupe se demandait comment l’architecture iranienne elle-même pouvait fonder une autre architecture, une troisième voie entre les deux.

    Le titre du livre, a dit Abedi, est lui-même une question : l’avant-garde peut-elle s’importer, et à partir de quand devient-on avant-gardiste ? Est-ce une étiquette qu’on peut acheter ? L’Iran voulait se présenter ainsi, mais il n’est pas devenu un pays d’avant-garde, et il pense que la tentative n’a pas abouti. Il a ajouté que, vu l’ancienneté de la civilisation iranienne, l’enjeu est plus grand encore pour des pays plus jeunes.

    Les questions du public

    La première question portait sur l’influence de la spiritualité iranienne préislamique sur l’espace de la mosquée. Scoffier a répondu qu’il n’y a pas de lien strict avec une typologie fixe et que l’espace islamique se définit moins par la forme que par l’atmosphère : passer d’une cour lumineuse à un couloir sombre, puis à un équilibre d’ombre et de lumière qui permet le retrait et la concentration. Il a comparé avec les églises orthodoxes, où la liturgie détermine la typologie. Abedi a jugé le sujet digne d’une thèse de doctorat, a recommandé A Sense of Unity: The Sufi Tradition in Persian Architecture de Nader Ardalan et Laleh Bakhtiar (1973), et a dit ne pas accepter le terme même d’« architecture islamique ».

    Richard Scoffier à gauche, micro en main, et Sina Abedi à droite, face à face, avec des exemplaires du livre sur de petites tables
    Richard Scoffier (à gauche) et Sina Abedi. Photo : Kasra Aliha

    Abedi a décrit son travail comme d’abord une forme de classement et de sauvetage, comme sur un site bombardé où l’on essaie d’abord de sauver ce qui peut l’être. Il l’a terminé il y a quatre ou cinq ans, et le livre est une sélection de ce qu’il a rassemblé ; il espère l’élargir. Il a décrit le livre comme une sorte de talisman pour espérer un avenir libre pour l’Iran, et dit espérer en discuter un jour dans un jardin d’Ispahan.

    Sina Abedi écoutant Richard Scoffier, vu de dos
    Sina Abedi écoutant Richard Scoffier. Photo : Kasra Aliha

    Une autre question portait sur la résistance aux nouvelles esthétiques et sur ce dont l’avant-garde était l’avant-garde. Dans sa réponse, Abedi a décrit l’Iran de l’époque comme un laboratoire d’idées où cohabitaient des visions très différentes, parfois au sein d’une même famille : des traditionalistes attachés au patrimoine local et à sa sauvegarde, soutenus par des organismes internationaux comme l’Institut italien pour le Moyen et l’Extrême-Orient (IsMEO), et d’autres attirés par l’architecture moderne d’avant-garde. Pour lui, cette coexistence est plus ancienne que cette période et toujours présente dans la société iranienne. Sur l’avant-garde, il a dit que les Iraniens sont fascinés par l’Occident depuis des décennies et que l’avant-garde prenait son sens par rapport à lui, d’où le titre : des idées venues d’ailleurs, parfois déjà dépassées. Il a ajouté être un peu injuste, car cette période a aussi produit des projets remarquables.

    Scoffier a ensuite fait un parallèle avec le cinéma : Abbas Kiarostami, considéré comme une figure majeure du cinéma contemporain, pourrait être dit d’avant-garde, mais sa qualité tient, selon lui, à ce qu’il a intégré la culture des miniatures persanes : il filme souvent en contre-plongée, avec beaucoup de sol et très peu de ciel, loin de la perspective de la Renaissance et des plans équilibrés entre le sol et le ciel.

    Sina Abedi parlant au micro, le poing serré, Richard Scoffier au premier plan
    Sina Abedi répondant aux questions du public. Photo : Kasra Aliha

    Abedi a dit que s’il réécrivait le livre, il réduirait le nombre de sujets, tant il y a de données, et problématiserait davantage. Il écrit une suite. Sur l’espoir, il a évoqué le jardin : dans le monde iranien, le jardin et le paradis ne sont pas qu’un peu de verdure pour un prince, mais la cellule de base de la vie en terre désertique, à la fois réalité terrestre et symbolique, et le mot « paradis » vient lui-même d’un ancien mot iranien désignant un enclos muré (pairidaeza, en persan pardis). Le jardin, a-t-il dit, a peut-être changé de forme mais n’a pas disparu et reste très présent dans la vie des Iraniens ; il suffit de voir comment ils s’installent dans leurs tapis.

    Scoffier a conclu par une réflexion sur le climat : sans climatisation, les maisons traditionnelles iraniennes fonctionnent comme des thermos, avec d’épais murs en briques crues, des canaux qui apportent la fraîcheur des montagnes enneigées et des tours à vent qui créent des courants d’air. À ses yeux, c’est désormais l’Occident qui se tourne vers l’Iran pour repenser l’architecture sur de nouvelles bases : non pas construire des objets ou des symboles, mais construire les environnements dont l’être humain a besoin pour s’épanouir.

    Détails

    • Événement : jeudi 29 octobre 2026, de 18 h 30 à 20 h, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 54 boulevard Raspail, Paris 6e.
    • Livre : Sina Abedi, Le désir d’avant-garde. Discours et pratiques de deux décennies de modernisation architecturale en Iran, 1960-1979, Éditions La Commune, 2026 ; 342 pages ; ISBN 979-10-94148-24-2.
    • Intervenants : Sina Abedi, né à Ispahan, docteur en architecture, chercheur et enseignant, chercheur associé au laboratoire IPRAUS ; Richard Scoffier, architecte, enseignant et critique, qui anime depuis 2011 l’université populaire du Pavillon de l’Arsenal.

    Les informations sur le livre et l’événement proviennent de la page du livre sur le site de l’éditeur et de la page de l’événement sur le site de la Fondation.

    Texte et photographies : Kasra Aliha. Image du livre : Éditions La Commune.

  • MENART Fair 2026 à Paris : les linogravures de Mojdeh Atrak et les paysages de mémoire de Faour

    MENART Fair 2026 à Paris : les linogravures de Mojdeh Atrak et les paysages de mémoire de Faour

    MENART Fair, la foire parisienne consacrée à l’art moderne et contemporain du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et de leurs diasporas, a tenu sa septième édition du 23 au 25 octobre 2026 à la Galerie Joseph, 116 rue de Turenne, dans le 3e arrondissement, avec des avant-premières le 22 octobre. Placée sous le thème Where Is Home? (« Où est chez soi ? »), elle a réuni 34 exposants de 18 pays, selon l’annonce de la foire. Honargardi s’est entretenu sur place avec deux personnes : Tannaz Keshavarzian, directrice de la Galerie Keshavarzian à Paris, au sujet des linogravures de l’artiste Mojdeh Atrak (Iran), et Faour (Liban), dont les œuvres sont présentées par M|S Gallery de Beyrouth.

    Tannaz Keshavarzian, directrice de la Galerie Keshavarzian, devant des linogravures en noir et blanc de Mojdeh Atrak à MENART Fair, Paris
    Tannaz Keshavarzian, directrice de la Galerie Keshavarzian, sur le stand de la galerie, devant des linogravures de Mojdeh Atrak. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.

    Galerie Keshavarzian : les linogravures de Mojdeh Atrak

    La Galerie Keshavarzian présentait Mojdeh Atrak (Iran) dans le secteur Revealing, stand R3. En persan, Tannaz Keshavarzian a expliqué que la linogravure est la technique principale de la présentation : les images ont été gravées dans du linoléum, puis imprimées. Selon elle, l’imagerie naît de l’imagination de l’artiste et a été transférée sur les plaques ; elle décrit l’ensemble comme une collection très personnelle.

    Linogravure en noir et blanc de Mojdeh Atrak : trois animaux sombres sur une corniche en damier au-dessus d’arcades en briques abritant chacune une figure emmaillotée debout
    Une linogravure en noir et blanc de Mojdeh Atrak sur le stand de la Galerie Keshavarzian. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.

    La page de la galerie sur le site de la foire mentionne notamment une linogravure sur carton de 2024, issue de la série Be, and it is, et un relief en céramique émaillée modelé à la main de 2025, Dance in Infinity #1.

    Linogravure en noir et blanc de Mojdeh Atrak : une porte ornementée en arc près d’une grille, avec de grandes griffes et des chaînes au-dessus de personnages costumés sur un sol en damier
    Autre linogravure de Mojdeh Atrak : porte ornementée, grille et personnages sur un sol en damier. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.

    Le retour de la couleur

    La plupart des œuvres du stand sont en noir et blanc, avec très peu de couleur, a souligné Tannaz Keshavarzian. Un ensemble d’œuvres en couleurs montre, selon elle, que la couleur semble être revenue dans le travail de Mojdeh Atrak.

    Œuvre encadrée représentant un bouquet d’œillets rouge foncé sur papier rose pâle, dans un cadre rouge sur un mur gris
    Une des œuvres en couleurs du stand : un bouquet d’œillets dans un cadre rouge. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.
    Angle du stand de la Galerie Keshavarzian : une œuvre aux œillets dans un cadre rouge, une petite figure sur une étagère noire et deux œuvres colorées encadrées posées contre le mur
    Un angle du stand de la Galerie Keshavarzian, avec des œuvres en couleurs posées contre le mur. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.

    Linogravure et collage comme décor de scène

    Une pièce se distingue : une œuvre unique qui associe deux techniques, la linogravure et le collage, que Tannaz Keshavarzian compare à un décor de scène. Plusieurs linogravures sont montées les unes au-dessus des autres, avec des espaces entre elles qui donnent de la profondeur, le tout posé sur du velours noir.

    Détail d’un collage de linogravures en noir et blanc : montagnes enneigées au-dessus d’une façade de maison en briques avec un coq dans une fenêtre en arc et une base en damier
    Détail de l’œuvre associant linogravure et collage, montée en couches sur du velours noir. Image extraite d’une vidéo : Kasra Aliha.

    M|S Gallery : Faour, le chez-soi comme souvenir

    Chez M|S Gallery, dirigée par Michel El Daher et Sirine Ghalayini, Faour (Liban) présente des œuvres sur papier, dont des pièces à l’encre et à l’acrylique, d’après la page de la galerie sur le site de la foire (secteur General, stand F1). En anglais, Faour a relié ce travail à la question de la foire : où est le chez-soi ?

    Faour a grandi dans une zone rurale et isolée, ce qui a donné un regard extérieur sur la ville et une sensibilité à la quantité de stimulation qu’elle contient. Après un déménagement à Beyrouth pour étudier l’architecture, la fascination pour ce que les bâtiments peuvent dire d’un lieu n’a cessé de grandir. Avec le temps, la ville est devenue écrasante, et c’est ce que Faour cherche à représenter : la dualité entre la vie dans une ville dense et écrasante et un chez-soi qui, pour Faour, est la nature et les paysages — le calme, la paix d’être loin de tout.

    Puis est venue la guerre. « Avec la guerre, je n’avais plus accès à un chez-soi », a dit Faour. La ville a commencé à sembler de plus en plus étouffante, et le chez-soi à ressembler « davantage à un souvenir qu’à un lieu ». Les paysages urbains se sont faits plus denses — Faour les décrit comme des lieux où « on a l’impression que tout est tout près et qu’on est un peu observé » — et, à côté d’eux, sont venus ce que Faour appelle des « paysages oniriques », placés auprès de ces « paysages urbains monstrueux ».

    Informations pratiques

    Dates : du 23 au 25 octobre 2026 (avant-premières le 22 octobre)
    Lieu : Galerie Joseph, 116 rue de Turenne, 75003 Paris
    Thème : Where Is Home? (« Où est chez soi ? »)
    Fondatrice et directrice : Laure d’Hauteville
    Galerie Keshavarzian (Paris) : secteur Revealing, R3 — Mojdeh Atrak
    M|S Gallery (Beyrouth) : secteur General, F1 — Faour
    Site web : menart-fair.com

    Texte et photographies : Kasra Aliha. Tannaz Keshavarzian s’est exprimée en persan et est paraphrasée ici ; les propos de Faour sont cités d’après l’entretien enregistré en anglais et traduits par nos soins. Les informations sur l’événement proviennent du site officiel de la foire.

  • Artistes en danger : trois artistes en exil prennent la parole à l’UNESCO, à Paris

    Artistes en danger : trois artistes en exil prennent la parole à l’UNESCO, à Paris

    Le 26 octobre 2026, la salle IV de l’UNESCO, à Paris, a accueilli Artists at Risk: Voices That Cannot Be Silenced (« Artistes en danger : des voix qu’on ne peut réduire au silence »), une rencontre de 90 minutes organisée par la Représentation permanente de l’Irlande auprès de l’OCDE et de l’UNESCO et par l’ambassade d’Irlande. Trois artistes vivant en exil — Kubra Khademi (Afghanistan), Mohammed Al Qudwa (Palestine) et Mayada Adil (Soudan) — se sont entretenus avec la journaliste et animatrice irlandaise Dearbhail McDonald de la censure, du déplacement et de ce dont les artistes ont besoin une fois en sécurité.

    Quatre intervenants assis à une longue table en bois dans la salle IV de l’UNESCO à Paris, devant une diapositive projetée présentant les intervenants
    Le panel dans la salle IV de l’UNESCO, à Paris, devant la diapositive de présentation. Photo : Kasra Aliha.

    Ouverture : investir dans les artistes

    Le représentant permanent de l’Irlande auprès de l’UNESCO, l’ambassadeur David Brück, a ouvert la séance en expliquant que l’Irlande voit dans le soutien aux artistes un investissement dans la démocratie, la diversité et la cohésion sociale, et il a cité le dispositif irlandais de revenu de base pour les arts (Basic Income for the Arts). Ailleurs, a-t-il rappelé, des artistes subissent la censure, l’intimidation, le déplacement et la persécution ; lorsqu’on les réduit au silence, ce n’est pas seulement la création qui est visée, mais la liberté d’expression, le débat critique et la diversité des voix dont dépendent les sociétés ouvertes.

    Rosario Soraide, qui coordonne le Programme UNESCO-Aschberg pour les artistes et les professionnels de la culture, a rappelé la Recommandation de 1980 relative à la condition de l’artiste et la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Selon cette intervention, le programme, financé par la Norvège depuis 2017, a soutenu des initiatives dans plus de cinquante pays, notamment des projets récents pour des artistes en Afghanistan, au Liban, en Palestine, au Soudan, en Ukraine et au Yémen, dont un pôle de création à Port-Soudan pour les artistes déplacés. « Les artistes ne devraient jamais avoir à choisir entre leur sécurité et le droit de créer », a affirmé Rosario Soraide.

    Un intervenant au pupitre de l’UNESCO, à côté d’un drapeau irlandais, dans la salle IV, avec la diapositive du panel à l’écran
    Allocutions d’ouverture au pupitre de l’UNESCO, salle IV, Paris. Photo : Kasra Aliha.

    Modératrice de la séance, Dearbhail McDonald a signalé que le rapport State of Artistic Freedom de Freemuse, publié cette année, désigne les conflits armés et le recul démocratique comme les deux crises jumelles qui frappent les artistes, avec Gaza, le Soudan, l’Ukraine, le Myanmar, le Liban et l’Iran parmi les territoires touchés. Elle a aussi présenté les mesures irlandaises en faveur des artistes : une exonération fiscale sur les revenus des artistes depuis 1969, l’académie Aosdána, soutenue par l’État, depuis 1981, et le revenu de base pour les arts, qui verse 325 euros par semaine pendant trois ans à 2 000 artistes.

    Trois œuvres, trois formes de risque

    Kubra Khademi, présentée sur la diapositive du panel comme artiste pluridisciplinaire hazara d’Afghanistan, était invitée à relier deux œuvres réalisées à plusieurs années d’intervalle : Armor, sa performance de 2015 dans les rues de Kaboul, et une œuvre plus récente montrée à Paris. Selon les récits publiés, les menaces qui ont suivi Armor l’ont contrainte à quitter l’Afghanistan. Elle a évoqué la colère que son travail avait suscitée, dit avoir accepté d’être secourue, et affirmé qu’une œuvre reste un message compréhensible au-delà de toute frontière. Interrogée sur le risque, elle a répondu qu’elle n’y pense pas lorsqu’elle travaille : « c’est ainsi que fonctionne l’art », a-t-elle dit, selon l’enregistrement.

    À propos du présent, Kubra Khademi a affirmé que l’Afghanistan est le seul pays où les femmes sont privées d’école et d’université, et que le silence du monde fait partie de la tragédie. Elle a raconté avoir écrit à de grandes figures féminines du pouvoir des lettres restées sans réponse, avant d’en faire un tableau.

    Mohammed Al Qudwa, Dearbhail McDonald, Mayada Adil et Kubra Khademi assis à la table du panel, sous la diapositive présentant Kubra Khademi
    De gauche à droite : Mohammed Al Qudwa, Dearbhail McDonald, Mayada Adil et Kubra Khademi. Photo : Kasra Aliha.

    Mayada Adil, médecin soudanaise devenue créatrice de mode et installée à Paris, a projeté un court film réalisé avec Google Arts & Culture sur le blanc, base de ses collections. Elle y voit une couleur de la résilience et de la paix des Soudanais, portée par les femmes qui ont mené la révolution de 2019, et dit l’avoir choisie pour montrer le peuple soudanais autrement que par la guerre qui domine l’actualité depuis avril 2023. Elle a rattaché l’une de ses collections, présentée à Paris à la réception africaine de l’UNESCO en 2018, à des femmes rencontrées dans un camp de réfugiés alors qu’elle exerçait comme médecin, et a déclaré que la mode « l’a menée jusqu’au palais de l’Élysée ».

    Image d’un film projeté montrant des personnes vêtues de blanc, avec le sous-titre « You can easily spot the white colour in all shades », au-dessus de la table du panel
    Le film de Mayada Adil sur la couleur blanche, projeté dans la salle IV. Photo : Kasra Aliha.

    Mohammed Al Qudwa, dramaturge et homme de théâtre palestinien, a présenté un extrait d’une création en cours, Root (« Racine »), fondée sur la façon dont les mots arabes remontent à des racines de trois lettres — son prénom, Mohammed, et Ahmed en partagent une — et sur ce qui arrive aux mots lorsqu’ils passent dans d’autres langues. Il a contesté l’expression « artistes en danger » elle-même, la comparant à des formules comme « Moyen-Orient », qui subsistent comme vocabulaire politique. Il a aussi parlé de Marakeb, une plateforme créée avec des artistes de Gaza pour que leur travail soit connu, et dit avoir emporté avec lui de la responsabilité plutôt que de l’espoir. Ses opinions sur la situation politique en Palestine lui appartiennent et sont rapportées ici telles qu’il les a exprimées.

    Ce dont les artistes ont besoin

    Invitée à dire quelle aide concrète l’assistance pouvait apporter, Kubra Khademi a appelé à une connexion mondiale entre artistes et institutions. Mohammed Al Qudwa a répondu : « Nous avons besoin de temps » — un temps qui suppose des matériaux abordables et la possibilité de créer sans devoir tout sauvegarder dans l’instant. Mayada Adil a cité le soutien psychologique, l’accès aux marchés, une aide pour les visas temporaires, la reconnaissance de l’art comme profession et non comme loisir, ainsi que des politiques inclusives ; l’essentiel, selon elle, est le sentiment d’appartenance.

    Questions de la salle

    Lors des questions, une membre de la délégation de l’État de Palestine, elle-même artiste originaire de Gaza, a demandé aux intervenants s’ils vivaient avec la culpabilité du survivant. Kubra Khademi a dit se sentir à la fois chanceuse et coupable d’être en vie ; Mohammed Al Qudwa, que l’art est sa thérapie ; Mayada Adil, que le deuil demande du temps et qu’il faut lui accorder tout celui dont il a besoin. Un participant iranien a déclaré que, pour les Iraniens, le temps signifie être en vie ou non, et que laisser les artistes se faire entendre est ce que l’assemblée peut faire de plus précieux. Une auteure irlandaise et une autre artiste ont également pris la parole, cette dernière pour dire combien il est difficile pour les artistes, les femmes surtout, de demander des financements. Dearbhail McDonald a ajouté qu’une étude pilote menée avant le revenu de base pour les arts avait comparé bénéficiaires et non-bénéficiaires et relevé une différence de bien-être et de capacité de création.

    En clôture, l’ambassadeur Brück a retenu trois choses : le courage des artistes, la responsabilité de parler au nom d’une communauté et un optimisme teinté de curiosité. « L’espoir est une action », a-t-il dit.

    Informations pratiques

    Date et heure : 26 octobre 2026, 11 h 00–12 h 30
    Lieu : UNESCO, salle IV, Paris
    Organisateurs : Représentation permanente de l’Irlande auprès de l’OCDE et de l’UNESCO ; ambassade d’Irlande
    Intervenants : l’ambassadeur David Brück ; Rosario Soraide ; Kubra Khademi ; Mohammed Al Qudwa ; Mayada Adil ; modératrice : Dearbhail McDonald

    Texte et photographies : Kasra Aliha et Behnood Massoumi. Les citations proviennent de l’enregistrement de la séance et du programme officiel ; les propos engagent leurs auteurs.

  • Video Games & Music à la Philharmonie de Paris : la musique dont vous êtes le héros

    Video Games & Music à la Philharmonie de Paris : la musique dont vous êtes le héros

    Jusqu’au 1er novembre, la Philharmonie de Paris consacre une exposition à un sujet qui en a rarement : la musique des jeux vidéo. Video Games & Music, sous-titrée La musique dont vous êtes le héros, suit cette musique depuis ses premiers bips électroniques jusqu’aux œuvres symphoniques et expérimentales.

    L’exposition est conçue par Fanny Rebillard, musicologue, et Jean Zeid, journaliste spécialisé dans le jeu vidéo. La scénographie est signée La Sagna & Racine.

    Un parcours que l’on choisit

    Selon la Philharmonie, l’agencement s’inspire d’un jeu en monde ouvert. Les visiteurs choisissent leur propre chemin parmi des modules interactifs, des jeux jouables, des consoles, des instruments, des photographies, des œuvres d’art et des contenus audiovisuels. Une partie du parcours est un tunnel courbe revêtu de métal, éclairé par des projecteurs colorés qui jettent des taches de lumière rouge, verte, jaune et bleue sur le sol ; des bornes d’arcade s’alignent d’un côté, des œuvres encadrées et des postes d’écoute au casque de l’autre.

    Un tunnel courbe en métal dans l’exposition, éclairé par des projecteurs colorés, avec des bornes d’arcade à gauche et des œuvres encadrées à droite
    Dans l’exposition. Photo : Kasra Aliha

    Ailleurs, des mannequins en costumes de scène se tiennent parmi des manettes en forme de guitare et des tambours, devant un horizon de ville nocturne.

    Deux mannequins en costumes de scène parmi des manettes en forme de guitare et des tambours, devant un horizon de ville nocturne
    Costumes de scène et manettes dans l’exposition. Photo : Kasra Aliha

    Des premiers bips aux symphonies

    L’histoire racontée par l’exposition commence dans les laboratoires de recherche des années 1960 et dans les salles d’arcade des années 1970. Les limites techniques ont façonné les premiers sons : l’audio électronique minimal de Pong (1972) en est le point de départ habituel, et les technologies plus récentes ont ensuite permis des partitions plus riches. Contrairement à une musique de film, la musique de jeu peut réagir en temps réel aux actions du joueur. Just Dance, qui utilise des capteurs de mouvement, fait partie des exemples donnés.

    À côté de l’une des projections, un cartel explique que le morceau « The High Seas » est découpé en plusieurs parties, jouées en boucles.

    Une projection d’un voilier dans la brume, avec un cartel en français expliquant que le morceau The High Seas est découpé en plusieurs parties jouées en boucles
    Une projection et son cartel dans l’exposition. Photo : Kasra Aliha

    Parmi les jeux cités sur la page de la Philharmonie figurent Super Mario Bros, Streets of Rage, Just Dance et Electroplankton. La presse mentionne aussi les compositeurs Kōji Kondō (Super Mario, The Legend of Zelda) et Nobuo Uematsu (Final Fantasy), ainsi que la demoscene et la chiptune, cette musique construite à partir des sons des premières consoles et des premiers ordinateurs.

    Des artistes au-delà de l’écran

    L’exposition ne parle pas que de jeux. La Philharmonie annonce des œuvres de culture pop d’Invader et d’eBoy, ainsi que de grands « biomes » mobiles projetés sur les murs, créés par l’artiste Mounir Ayache. La presse cite également Jean-Michel Jarre, Radiohead et le Wu-Tang Clan parmi les musiciens qui puisent dans les sons du jeu vidéo.

    Informations pratiques

    L’exposition se tient à la Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (métro ligne 5, Porte de Pantin, ou tramway T3b), du 2 avril au 1er novembre 2026. Les horaires varient selon les périodes : consultez le site de la Philharmonie avant de venir. Le catalogue de l’exposition coûte 39,90 €. La Philharmonie signale que certains effets lumineux peuvent gêner les personnes sensibles à la photosensibilité ou à l’épilepsie, et que certains jeux jouables ne sont pas compatibles avec des manettes alternatives ou des réglages d’accessibilité adaptés.

    Sources : la page de programmation de la Philharmonie de Paris ; articles de Numéro, du CNC et de Sortiraparis. Photographies de Kasra Aliha pour Honargardi, octobre 2026.