« Le désir d’avant-garde » : Sina Abedi présente à Paris son livre sur la modernisation architecturale de l’Iran

Sina Abedi parlant au micro, le poing serré, Richard Scoffier au premier plan

Le jeudi 29 octobre 2026, la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), à Paris, accueillait le lancement du livre Le désir d’avant-garde de Sina Abedi, publié aux Éditions La Commune. L’ouvrage étudie deux décennies de modernisation architecturale en Iran, de 1960 à 1979. L’auteur a présenté ses recherches, s’est entretenu avec Richard Scoffier, architecte, enseignant et critique, puis a répondu aux questions du public.

Public dans une salle lumineuse de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme à Paris, avec Sina Abedi et Richard Scoffier au fond
Le public à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 29 octobre 2026. Photo : Kasra Aliha

Le livre

À la fin des années 1960, l’Iran, fort de la manne pétrolière, se rêve en centre régional de l’art et de l’architecture. Selon l’éditeur, l’État convoque les plus grands architectes occidentaux, multiplie revues, congrès et concours internationaux, et, sous le patronage de l’impératrice Farah Pahlavi, fait de l’architecture un instrument de prestige et de légitimation politique. De Téhéran à Ispahan, une génération d’architectes iraniens collabore avec des maîtres venus des États-Unis et d’Europe, aussi bien dans des programmes de logement de masse que dans la restauration de monuments historiques.

La contradiction qui donne son titre au livre est ce qu’Abedi appelle le « désir d’avant-garde » : une soif ardente de progrès, nourrie par un essor déséquilibré et par des idées occidentales importées déjà vieillissantes, qui a empêché l’émergence d’une avant-garde véritable et autochtone. Ispahan devient l’emblème de cette situation, entre le soin porté à ses jardins persans et l’arrivée de gigantesques complexes industriels. L’ouvrage compte 342 pages, est relié, s’appuie sur des sources inédites et de nombreuses illustrations, et court jusqu’à la révolution de 1979.

Trois exemplaires reliés noirs du livre de Sina Abedi, Le désir d’avant-garde, aux éditions La Commune, dont un montrant le dos et un posé à plat
Le désir d’avant-garde de Sina Abedi, Éditions La Commune. Image : Éditions La Commune

L’espoir et la troisième voie

Ce compte rendu commence par les questions et réponses entre le public et l’auteur. Scoffier a demandé si, à la lecture du livre, on pouvait trouver une trace d’espoir : cette période peut-elle aider à repenser l’avenir ? Abedi a répondu que, malgré les apparences, les choses n’ont pas cessé de bouger. L’Iran compte aujourd’hui des centaines de jeunes architectes, pas forcément connus ni toujours en mesure de construire ce qu’ils veulent, ainsi que des écoles d’architecture, des universités et des chercheurs. Il perçoit un désir d’architecture contemporaine nouvelle qui émergera dès que les conditions le permettront, et il a laissé à l’histoire le soin de dire comment elle se développera.

Il a ensuite évoqué le golfe Persique. L’Arabie saoudite, les Émirats et le Qatar, aux contextes culturels très différents, investissent eux aussi dans l’architecture et veulent être avant-gardistes ; à ses yeux, ils auraient intérêt à regarder cette période de plus près. Sans prétendre juger leurs méthodes, il a dit voir de loin de la hâte et un goût pour les façades et les belles photographies.

Sina Abedi, barbu et portant des lunettes rondes, assis, un micro à la main
Sina Abedi à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme. Photo : Kasra Aliha

Scoffier avait demandé si l’attention des médias et la lourde main de l’État n’avaient pas gêné un désir de changement profond. Abedi a répondu qu’il y avait bien, à l’époque, la volonté de faire venir de grands noms pour montrer que l’Iran était moderne, mais que les architectes iraniens n’étaient pas passifs. Selon lui, deux grands courants existaient : les traditionalistes, qui voulaient rester dans le cadre de la tradition, et ceux qui voulaient faire table rase. Un troisième groupe se demandait comment l’architecture iranienne elle-même pouvait fonder une autre architecture, une troisième voie entre les deux.

Le titre du livre, a dit Abedi, est lui-même une question : l’avant-garde peut-elle s’importer, et à partir de quand devient-on avant-gardiste ? Est-ce une étiquette qu’on peut acheter ? L’Iran voulait se présenter ainsi, mais il n’est pas devenu un pays d’avant-garde, et il pense que la tentative n’a pas abouti. Il a ajouté que, vu l’ancienneté de la civilisation iranienne, l’enjeu est plus grand encore pour des pays plus jeunes.

Les questions du public

La première question portait sur l’influence de la spiritualité iranienne préislamique sur l’espace de la mosquée. Scoffier a répondu qu’il n’y a pas de lien strict avec une typologie fixe et que l’espace islamique se définit moins par la forme que par l’atmosphère : passer d’une cour lumineuse à un couloir sombre, puis à un équilibre d’ombre et de lumière qui permet le retrait et la concentration. Il a comparé avec les églises orthodoxes, où la liturgie détermine la typologie. Abedi a jugé le sujet digne d’une thèse de doctorat, a recommandé A Sense of Unity: The Sufi Tradition in Persian Architecture de Nader Ardalan et Laleh Bakhtiar (1973), et a dit ne pas accepter le terme même d’« architecture islamique ».

Richard Scoffier à gauche, micro en main, et Sina Abedi à droite, face à face, avec des exemplaires du livre sur de petites tables
Richard Scoffier (à gauche) et Sina Abedi. Photo : Kasra Aliha

Abedi a décrit son travail comme d’abord une forme de classement et de sauvetage, comme sur un site bombardé où l’on essaie d’abord de sauver ce qui peut l’être. Il l’a terminé il y a quatre ou cinq ans, et le livre est une sélection de ce qu’il a rassemblé ; il espère l’élargir. Il a décrit le livre comme une sorte de talisman pour espérer un avenir libre pour l’Iran, et dit espérer en discuter un jour dans un jardin d’Ispahan.

Sina Abedi écoutant Richard Scoffier, vu de dos
Sina Abedi écoutant Richard Scoffier. Photo : Kasra Aliha

Une autre question portait sur la résistance aux nouvelles esthétiques et sur ce dont l’avant-garde était l’avant-garde. Dans sa réponse, Abedi a décrit l’Iran de l’époque comme un laboratoire d’idées où cohabitaient des visions très différentes, parfois au sein d’une même famille : des traditionalistes attachés au patrimoine local et à sa sauvegarde, soutenus par des organismes internationaux comme l’Institut italien pour le Moyen et l’Extrême-Orient (IsMEO), et d’autres attirés par l’architecture moderne d’avant-garde. Pour lui, cette coexistence est plus ancienne que cette période et toujours présente dans la société iranienne. Sur l’avant-garde, il a dit que les Iraniens sont fascinés par l’Occident depuis des décennies et que l’avant-garde prenait son sens par rapport à lui, d’où le titre : des idées venues d’ailleurs, parfois déjà dépassées. Il a ajouté être un peu injuste, car cette période a aussi produit des projets remarquables.

Scoffier a ensuite fait un parallèle avec le cinéma : Abbas Kiarostami, considéré comme une figure majeure du cinéma contemporain, pourrait être dit d’avant-garde, mais sa qualité tient, selon lui, à ce qu’il a intégré la culture des miniatures persanes : il filme souvent en contre-plongée, avec beaucoup de sol et très peu de ciel, loin de la perspective de la Renaissance et des plans équilibrés entre le sol et le ciel.

Sina Abedi parlant au micro, le poing serré, Richard Scoffier au premier plan
Sina Abedi répondant aux questions du public. Photo : Kasra Aliha

Abedi a dit que s’il réécrivait le livre, il réduirait le nombre de sujets, tant il y a de données, et problématiserait davantage. Il écrit une suite. Sur l’espoir, il a évoqué le jardin : dans le monde iranien, le jardin et le paradis ne sont pas qu’un peu de verdure pour un prince, mais la cellule de base de la vie en terre désertique, à la fois réalité terrestre et symbolique, et le mot « paradis » vient lui-même d’un ancien mot iranien désignant un enclos muré (pairidaeza, en persan pardis). Le jardin, a-t-il dit, a peut-être changé de forme mais n’a pas disparu et reste très présent dans la vie des Iraniens ; il suffit de voir comment ils s’installent dans leurs tapis.

Scoffier a conclu par une réflexion sur le climat : sans climatisation, les maisons traditionnelles iraniennes fonctionnent comme des thermos, avec d’épais murs en briques crues, des canaux qui apportent la fraîcheur des montagnes enneigées et des tours à vent qui créent des courants d’air. À ses yeux, c’est désormais l’Occident qui se tourne vers l’Iran pour repenser l’architecture sur de nouvelles bases : non pas construire des objets ou des symboles, mais construire les environnements dont l’être humain a besoin pour s’épanouir.

Détails

  • Événement : jeudi 29 octobre 2026, de 18 h 30 à 20 h, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 54 boulevard Raspail, Paris 6e.
  • Livre : Sina Abedi, Le désir d’avant-garde. Discours et pratiques de deux décennies de modernisation architecturale en Iran, 1960-1979, Éditions La Commune, 2026 ; 342 pages ; ISBN 979-10-94148-24-2.
  • Intervenants : Sina Abedi, né à Ispahan, docteur en architecture, chercheur et enseignant, chercheur associé au laboratoire IPRAUS ; Richard Scoffier, architecte, enseignant et critique, qui anime depuis 2011 l’université populaire du Pavillon de l’Arsenal.

Les informations sur le livre et l’événement proviennent de la page du livre sur le site de l’éditeur et de la page de l’événement sur le site de la Fondation.

Texte et photographies : Kasra Aliha. Image du livre : Éditions La Commune.

Commentaires

Laisser un commentaire